

Le mois de mars revient chaque année avec ses mots familiers : égalité, respect, harmonie. Des mots beaux. Des mots justes. Des mots que l’aïkido, lui aussi, revendique depuis toujours.
Mais qu’en est-il de leur application réelle ?
C’est peut-être là que se situe un problème.
Parce qu’il y a quelque chose de particulièrement inconfortable à pratiquer un art martial fondé sur le respect de l’autre et à devoir écrire cet article.
L’aïkido n’est pas en dehors du monde. Il en est le reflet, avec ses angles morts, ses habitudes non questionnées, et aussi ses silences.
Ce début d’article aurait pu être dédié à de nombreuses minorités de l’aïkido belge, mais aujourd’hui, nous avons décidé de vous parler des réalités de nos pratiquantes de genre féminin.
Car il faut bien le dire : des femmes se font expliquer des techniques qu’elles maîtrisent. Elles sont peu ou pas assez représentées lors des démonstrations, oubliées des programmes, absentes de certaines instances. Et dans leurs dojos, elles entendent des commentaires que personne ne remarque plus, tellement ils sont devenus ordinaires.
Observons un instant la réalité en face.
Entrez dans un dojo. Regardez le tatami un soir de cours ou un jour de stage. Parcourez le programme de nos formations, les photos sur nos affiches, les noms sur nos flyers. Comptez.
Les femmes pratiquent l’aïkido. Mais elles le pratiquent moins. Elles enseignent moins. Elles dirigent moins. Elles sont moins souvent sollicitées comme uke lors des démonstrations dans ce rôle pourtant central, celui qui incarne la confiance accordée au partenaire. Un seul stage par an, en moyenne sur les dix dernières années au sein de l’AFA, est donné par une femme. La Commission Technique ne fait pas exception.
Ce n’est pas une accusation. C’est un constat. Et les constats, lorsqu’on accepte de les regarder en face, sont le début de tout.
Imaginons une femme, appelons-la par ce qu’elle est : une pratiquante, avec ses années d’expérience, sa technique, sa rigueur. Elle arrive à un stage. Un homme qu’elle ne connaît pas, moins gradé qu’elle, lui explique comment placer son poignet. Elle sourit. Elle se corrige poliment. Il insiste.
Ce moment-là a un nom. Il s’appelle mansplaining. Il n’est pas malveillant et c’est précisément ce qui le rend si insidieux.
Il y a aussi autre chose, plus physique : des partenaires qui bloquent, non par technique, mais par masse. Plus grands, plus lourds, plus musclés et qui utilisent cette différence comme s’il s’agissait d’un argument. Comme si l’aïkido était une question de force brute. Comme si O-Sensei n’avait pas passé sa vie à prouver exactement le contraire.
Il y a les remarques, glissées dans une conversation, dans un vestiaire, parfois même illustrées par un «exemple» lors d’un cours, qui réduisent, qui hiérarchisent, qui sourient en blessant. Le sexisme ordinaire. Celui qui ne sait pas son propre nom.
Et puis il y a ce que l’on enseigne, ou plutôt : comment on l’enseigne. Les techniques sont transmises sur un corps neutre. Ce corps neutre, depuis toujours, est masculin. Les adaptations à la physionomie féminine qui existent, qui sont légitimes, qui enrichissent la pratique restent malheureusement rares. Ce n’est pas une question de biologie. C’est une question de regard.
Certaines situations dépassent l’inconfort. Elles touchent à la dignité, parfois à la légalité.
Qu’en est-il de la tradition d’offrir des cadeaux aux senseis, lorsqu’elle mobilise de jeunes filles dans un rôle de représentation ornementale ? Qu’en est-il des comportements qui, ailleurs, s’appelleraient harcèlement et qui, dans l’enceinte d’un dojo, semblent parfois protégés par le silence, la hiérarchie, ou simplement l’habitude ?
L’aïkido n’est pas une bulle. Ce qui traverse la société traverse aussi nos dojos. Et certain•e•s membres de l’AFA en sont très conscient•e•s et ont décidé de travailler sur ces problèmes mais surtout, sur la mise en place de solutions.
D’ici là, nous souhaitons vous rappeler que l’AFA dispose et d’un référent éthique, et d’une personne de confiance, précisément pour cela : pour que personne ne reste seul·e face à une situation inadaptée, pour que la parole soit possible, pour que des actes suivent. Le signaler n’est pas une trahison de la discipline. C’est en être digne.
La question du pourquoi mérite d’être posée sans complaisance. Non pour y placer une femme parce qu’elle est une femme, les quotas ne sont pas la réponse, mais pour comprendre ce qui, structurellement, rend leur présence si rare. Quels formats de réunion, quels codes implicites, quelles habitudes invisibles dressent des obstacles que l’on n’a même pas encore nommés ?
Pourquoi si peu de professeures sollicitées ? Parce qu’elles sont moins nombreuses ? Soit. Mais le cercle est vicieux : peu de modèles visibles découragent les vocations, ce qui produit encore moins de modèles. Ce cercle-là, on peut le briser délibérément, en choisissant de regarder là où les talents existent et de les inviter sur le devant.
Pourquoi si peu d’images de pratiquantes dans nos communications ? Parce qu’on n’y a pas assez pensé. Voilà une réponse honnête. Et une invitation simple à y penser, maintenant.
L’aïkido n’est pas un art martial comme les autres. Il porte en lui une philosophie de la relation, du respect, de la rencontre authentique entre deux êtres qui acceptent d’être vulnérables ensemble. Il aurait, plus qu’un autre, les ressources pour être un espace véritablement égalitaire.
Cet article n’est pas un réquisitoire. Il est une invitation à l’honnêteté d’abord, à la curiosité ensuite, à l’action enfin. Parce que l’aïkido, comme toute pratique vivante, ne grandit que lorsqu’il accepte de se regarder.
Quelques gestes simples, pour ceux et celles qui veulent commencer :
Sur le tatami : Observez vos réflexes. À qui expliquez-vous ce qui n’a pas été demandé ? À qui laissez-vous la place d’échouer, d’apprendre, de corriger ? Choisissez votre uke avec intention, pas avec automatisme.
Dans votre club : Invitez une femme à enseigner. Pas parce que c’est le mois de mars. Parce qu’elle le mérite et parce que vos élèves ont besoin de voir que l’aïkido a plusieurs visages.
Dans vos communications : Cherchez les photos où les femmes pratiquent, dirigent, démontrent. Elles existent. Montrez-les.
Face à l’inacceptable : Nommez-le. Le référent éthique de l’AFA est là pour vous accompagner. La personne de confiance est là pour vous soutenir. Se taire n’est pas de la discrétion, c’est de la complicité involontaire.
Dans les instances : Interrogez les formats, les horaires, les codes. Demandez-vous qui, structurellement, a du mal à être là et pourquoi.
L’harmonie n’est pas un état donné. C’est un travail. Quotidien, attentif, collectif.
L’aïkido nous l’a appris, sur le tatami.
Il est temps de l’appliquer en dehors.
L’AFA s’engage à faire de nos dojos des espaces où chacun·e, quelle que soit son identité, peut pratiquer dans la dignité et la confiance. Pour tout signalement ou question relative à l’éthique dans notre pratique, contactez notre référent éthique ou notre personne de confiance.