
Mon aïkido de part et d’autre de la frontière…
J’en parlais à Manon l’été dernier. Elle m’a gentiment demandé de coucher sur papier mes sensations, afin de les partager avec vous.
En 2005, à l’âge de 40 ans, j’ai commencé l’aïkido, sans aucune expérience des arts martiaux, ce qui génère à mon avis plus de frustrations, plus de difficultés que si on a eu la chance de s’y coller dès son adolescence.
Me voici exactement deux décennies plus tard, à contempler le chemin parcouru: 13 ans au Shin Do Kan avec Michaël Sensei suivi de 7 années auprès d’Abdel, Ismaël et Arnaud Sensei(s) du Shinbu.
Ma forme physique et mentale heureusement correcte me permet d’envisager les vingt prochaines années de pratique (c’est une image… il y en aura surement vingt de plus!) en considérant le déclin inéluctable de mes capacités. C’est le chemin qui compte, pas les obstacles! Et j’ai en tête la belle phrase de Tamura Sensei: « Il est inutile de faire une chose que l’on peut réaliser facilement. L’étude consiste précisément à essayer de faire quelque chose que l’on ne peut pas ! Il n’y a pas de raccourci. »
Sur et en dehors des tatamis, par les rencontres multiples inédites et enrichissantes qui se sont créées au fil du temps, je me rend compte que l’aïkido (je ne parle pas ici de sa pratique) ressemble à un précipité chimique qui concentre ce que tout un chacun parcourt sur les chemins de la vie, tel un miroir concave agrandissant qui réunit le travail, les études, l’amitié, l’amour, les différends, les voyages, etc.
Centré sur mes appuis, je deviens l’axe du miroir autour duquel les sensations, les expériences, les rencontres tournent, à distances maîtrisées. Je contemple sur une ligne d’horizon ce qui surgit, les forces du bien et du mal inhérentes à la vie, bien décidé à les tenir éloignées ou au contraire à les attirer avec bienveillance, amour et gratitude.
Parfois je me trompais, parfois je trichais, parfois je jouissais, parfois j’enrageais… Mais toujours je continuais et je m’accrochais à son essence, cette seule vérité qui toujours me ramenait à moi-même et à mon rapport aux Autres et à mon environnement, à la Nature.
La pratique de l’aïkido qui tombe d’un coup sur un intellect mature de quinqua, sans croissance douce, sans maturation corrélée depuis une adolescence, engendre des réflexions et des sensations philosophiques bien différentes. Dans un sens, elle rééquilibre un tant soit peu (est ce un mirage?) le déficit physique dû à l’âge.
De l’autre côté de la frontière
Après la covid j’ai commencé à rénover un vieux moulin du XVIIe siècle perdu dans la campagne creusoise (Limousin, France), à 7 heures de route de Bruxelles. C’est pour moi un lieu de repos, un ermitage loin des tracas quotidiens, où je m’isole pour quelques jours toutes les 6 semaines. S’est posée la question de la régularité de ma pratique car je ratais de plus en plus de cours.
La Creuse est un territoire perdu dans ce qui s’appelle la « diagonale du vide ». Des champs, des vaches… très peu d’habitants. 15 maisons dans mon village, 570 habitants dans ma commune. 18 habitants au km2 (400 fois plus à Bruxelles!)… Y trouverais-je un dojo parmi les 800 que comptent la France? Oui, heureusement! A 20 minutes en voiture se trouvent deux dojos du même et unique club du département, ouverts le lundi à Guéret au sud et le mardi et jeudi à La Souterraine à l’ouest.
Sébastien, Flo, Fabrice, Bertrand Sensei(s)… et une dizaine de pratiquants m’ont accueillis avec gentillesse et bienveillance. Par choix, je ne porte pas d’hakama en Creuse car j’ai envie de pratiquer comme si j’arrivais vierge de pratique, pour éviter toute comparaison avec mon enseignement bruxellois. Car à la différence d’un stage où l’on pratique une et une seule fois d’une telle manière, il y a ici une récurrence d’enseignement (j’ai calculé y aller une dizaine de fois par an) que je dois appréhender sans la polluer de vaines comparaisons. C’est très intéressant d’abandonner consciemment une forme d’enseignement – tout en gardant bien sûr la base qui est la notre – et de la diriger vers un enseignement légèrement différent.
Encore un partage et une expérience qui rajoutent quelques petits cailloux blancs sur la longue route de la vie et de la pratique de l’aïkido qui ne forment pour moi qu’une seule et même allée de tilleuls ombragés un soir d’été au soleil couchant.
Frédéric du Shinbu
