

Il existe des week-ends qui transforment une pratique. Des moments où le temps semble se suspendre, où les gestes prennent une densité particulière, où chaque mouvement résonne avec une profondeur inhabituelle. Ce début octobre, le Grand-Duché de Luxembourg nous a offert l’un de ces instants rares : la célébration des 55 ans d’Aïkido sur son territoire, en présence de Mitsuteru Ueshiba, Hombu Dojo-cho et héritier direct du fondateur.
Pour nous, délégation belge de l’AFA, franchir la frontière ce matin-là n’était pas un simple déplacement géographique. C’était entreprendre un pèlerinage vers la source. Car lorsque le Waka Senseï honore l’Europe de sa présence, ce n’est pas qu’un expert de haut niveau qui voyage : c’est la mémoire vivante de notre art, le gardien d’un héritage qui nous relie tous à O Senseï Morihei Ueshiba.
Dès notre arrivée à La Coque, cette enceinte spectaculaire de Luxembourg-Kirchberg habituellement dédiée aux concerts et aux spectacles, l’atmosphère nous a saisis. Les tatamis déployés dans ce lieu majestueux créaient un contraste saisissant : la modernité architecturale embrassant la tradition ancestrale. Plus de 300 pratiquants venus de toute l’Europe convergeaient vers ce dojo éphémère, portant avec eux l’excitation palpable de ceux qui s’apprêtent à toucher l’essence même de leur discipline.
Les retrouvailles avec nos homologues luxembourgeois, français, allemands, néerlandais ont rappelé cette évidence : l’Aïkido tisse entre nous des liens qui transcendent les nationalités. Sur le bord des tatamis, dans ce mélange de langues et d’accents, se dessinait déjà la communauté que ces deux jours allaient renforcer.
Lorsque Mitsuteru Ueshiba est entré sur le tatami pour la première session, un silence respectueux s’est installé. Sa présence n’impose pas par l’autorité, mais par cette qualité particulière qui émane de ceux qui incarnent véritablement leur art. Arrière-petit-fils du fondateur, il porte en lui la lignée directe, et cela se perçoit dans chaque geste, chaque déplacement, chaque principe énoncé.
Son enseignement a immédiatement établi le ton : pas de fioritures, pas de démonstrations spectaculaires. Uniquement l’essentiel. Les kihon (techniques de base), explorés avec une précision chirurgicale. Les principes du déplacement, décortiqués jusqu’à leur logique la plus pure. L’Aïki lui-même, ce concept d’harmonie avec la force adverse, démontré avec une évidence désarmante.
Ce qui frappe dans l’approche du Waka Senseï, c’est cette capacité à rendre accessible la complexité. Chaque démonstration était suivie d’explications limpides, souvent accompagnées d’analogies simples mais révélatrices. Les ukemi (chutes) n’étaient pas de simples acrobaties, mais l’expression physique de l’abandon de la résistance. Les atemi (frappes) n’étaient pas là pour blesser, mais pour créer l’ouverture, le kuzushi (déséquilibre) qui permet la technique.
Pour nous, pratiquants belges de tous niveaux – des shodan fraîchement gradés aux sensei expérimentés –, l’expérience de pratiquer sous l’œil attentif de Mitsuteru Ueshiba a révélé des dimensions inédites de techniques pourtant travaillées depuis des années. Un ajustement infime de l’angle du corps, une subtile modification du timing, et soudain la technique prenait vie d’une manière nouvelle.
Les corrections étaient précises, jamais blessantes. Quand il intervenait auprès d’un pratiquant – et plusieurs de notre délégation ont eu ce privilège –, c’était toujours pour éclairer, jamais pour diminuer. Cette bienveillance pédagogique, alliée à une exigence technique sans compromis, créait un cadre d’apprentissage optimal. On pouvait sentir la progression collective, session après session.
Le samedi soir, après une journée intense d’étude, est venu le moment que tous attendaient : l’Embukai. Cette démonstration traditionnelle n’est pas un spectacle au sens occidental du terme. C’est une conversation silencieuse entre tori et uke, une danse martiale où la technique s’efface pour laisser place au flux pur du mouvement.
Les démonstrations se sont succédé, offertes par les différents Dojo Cho et élèves des clubs luxembourgeois. Chaque club proposait sa lecture de l’Aïkido, son interprétation personnelle des principes universels. Certains privilégiaient la fluidité, d’autres la structure. Certains exprimaient la douceur, d’autres la puissance. Mais tous, sans exception, manifestaient cette recherche de l’harmonie qui définit notre art.
Puis Mitsuteru Ueshiba lui-même est monté sur le tatami. L’intensité dans la salle a changé de nature. Observer le Waka Senseï en démonstration, c’est comprendre viscéralement ce que signifie « être l’Aïkido » plutôt que « faire de l’Aïkido ». Ses mouvements possédaient cette qualité paradoxale : d’une simplicité désarmante en apparence, d’une sophistication infinie dans leur essence. La force tranquille incarnée. L’efficacité sans effort. Le principe même du non-agir taoïste appliqué à l’art martial.
Les ukemi de ses partenaires semblaient presque chorégraphiés, non par répétition mécanique, mais parce que la logique du mouvement était si parfaite qu’elle ne laissait qu’une seule issue possible. C’était hypnotique. Inspirant. Et profondément émouvant pour ceux d’entre nous qui comprennent le poids de l’héritage qu’il porte.
Retrouvez ici la vidéo de l’Embukai
Entre deux sessions, nous avons eu l’occasion d’échanger avec d’autres pratiquants sur ce que représente la présence du futur Doshu en Europe. Car Mitsuteru Ueshiba n’est pas simplement un expert technique parmi d’autres : il est le futur gardien de l’Aïkikaï de Tokyo, le successeur annoncé de son père, Moriteru Ueshiba, actuel Doshu.
Cette dimension ajoute une profondeur particulière à sa présence sur le tatami. Chaque enseignement qu’il dispense n’est pas seulement un cours : c’est un acte de transmission d’un patrimoine mondial. C’est la continuation d’une lignée qui remonte à O Senseï lui-même. C’est la promesse que l’esprit originel de l’Aïkido, celui qui transcende les techniques pour toucher à la philosophie de vie, continuera de guider les générations futures.
Observer la déférence naturelle – jamais forcée – que lui témoignaient les plus hauts gradés présents disait quelque chose d’important sur la nature de notre discipline. L’Aïkido n’est pas une simple collection de techniques à apprendre. C’est une voie (Do) qui nécessite des guides, des passeurs, des gardiens de la flamme. Et en Mitsuteru Ueshiba, nous avons un guide qui honore cet héritage tout en le faisant vivre et évoluer.
Ce stage a également été l’occasion de mesurer la vitalité de la communauté européenne de l’Aïkido. Nos amis luxembourgeois de la FLAM (Fédération Luxembourgeoise des Arts Martiaux) ont orchestré cet événement avec un professionnalisme remarquable. De la logistique impeccable à l’accueil chaleureux, tout a été pensé pour créer les conditions optimales de pratique.
Pour la délégation belge de l’AFA, forte d’une cinquantaine de pratiquants venus de différents dojos du pays, ce stage a renforcé les liens qui nous unissent à nos voisins. Les pauses entre les sessions ont été autant d’occasions d’échanger sur nos pratiques respectives, de comparer nos approches pédagogiques, de tisser des amitiés qui perdureront bien au-delà du week-end.

Plusieurs d’entre nous ont découvert que des enseignants qu’ils ne connaissaient que de réputation partageaient les mêmes questionnements techniques, les mêmes défis dans la transmission aux débutants, les mêmes moments de doute et d’illumination qui jalonnent tout parcours d’Aïkidoka. Cette découverte de notre humanité commune, au-delà des grades et des années de pratique, constitue peut-être l’un des cadeaux les plus précieux de ce week-end.
Alors que nous reprenions la route vers la Belgique ce dimanche soir, fourbus mais comblés, les discussions dans les voitures tournaient naturellement vers ce que nous allions ramener dans nos dojos respectifs. Car tel est l’enjeu véritable de ces stages : non pas simplement vivre un moment exceptionnel, mais permettre à cet enseignement de se diffuser, de se prolonger, d’enrichir la pratique de tous ceux qui n’ont pas pu faire le déplacement.
Certains partaient avec des corrections techniques précises à intégrer. D’autres avec une compréhension renouvelée de principes qu’ils croyaient maîtriser. D’autres encore avec simplement cette énergie retrouvée, cette clarté de vision qui permet de traverser les périodes de plateau inévitables dans toute pratique au long cours.
Pour les enseignants parmi nous, l’observation de la pédagogie de Mitsuteru Ueshiba a offert des pistes de réflexion précieuses. Comment rendre accessible sans simplifier à l’excès ? Comment maintenir l’exigence sans décourager ? Comment transmettre non seulement les techniques, mais l’esprit qui les anime ? Ces questions, nous les emportons avec nous, sachant qu’elles nourriront notre enseignement dans les mois à venir.
Les 55 ans d’Aïkido au Luxembourg ne sont pas qu’une commémoration tournée vers le passé. C’est aussi – et surtout – une célébration de la vitalité présente de notre art et une promesse pour son avenir. Voir des centaines de pratiquants de tous âges, de tous niveaux, unis dans une pratique commune, rappelle que l’Aïkido continue de parler aux femmes et aux hommes d’aujourd’hui.
Dans un monde marqué par la fragmentation, la confrontation, la violence sous toutes ses formes, l’Aïkido propose une alternative radicale : la possibilité de résoudre le conflit par l’harmonie plutôt que par la domination. Cette philosophie, incarnée dans chaque technique, prend une résonance particulière à notre époque.
Que Mitsuteru Ueshiba ait choisi de participer à cette célébration, qu’il ait offert si généreusement son temps et son enseignement, constitue pour nous un encouragement puissant. Cela nous dit que notre pratique, ici en Belgique, au Luxembourg, partout en Europe, s’inscrit dans la continuité directe de la vision d’O Senseï. Que nos efforts quotidiens sur le tatami, même modestes, participent à quelque chose de plus grand : la préservation et la transmission d’un patrimoine martial et spirituel unique.

Ce stage au Luxembourg restera dans nos mémoires comme l’un de ces moments charnières qui redéfinissent notre compréhension de l’Aïkido. Un moment où le lien avec la source s’est fait tangible, où l’héritage d’O Senseï s’est manifesté non comme une relique du passé, mais comme une force vivante et actuelle.
À tous ceux qui n’ont pas pu faire le déplacement : ce que nous avons reçu, nous nous engageons à le partager. Sur nos tatamis respectifs, dans nos cours hebdomadaires, lors de nos stages nationaux, l’enseignement de Mitsuteru Ueshiba continuera de vivre et de se diffuser.
Car c’est ainsi que fonctionne la transmission en Aïkido : de cœur à cœur, de corps à corps, de tatami en tatami. Chacun devient un maillon de la chaîne qui nous relie au fondateur, et chacun porte la responsabilité de transmettre à son tour ce qu’il a reçu.
Notre gratitude va à nos amis luxembourgeois de la FLAM pour cette organisation impeccable, et surtout à Mitsuteru Ueshiba pour la générosité et la profondeur de son enseignement.
Le cœur de l’Aïkido bat fort au Luxembourg. Et il bat aussi, un peu plus fort désormais, dans chacun de nos dojos belges.
À très bientôt sur le tatami.
Au nom de la délégation belge de l’AFA